Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Louise-Elisabeth Vigée Lebrun - Guiseppini Grassini

Guiseppini Grassini
Pastel sur papier brun
Louise-Elisabeth Vigée Lebrun - 1805

 

 

  

CHAPITRE XII

Je quitte l'Angleterre.— Rotterdam.— Anvers.
— M. d'Hédouville.— J'arrive à Paris.— Madame Catalani.— Mademoiselle Duchesnois.— Madame Murat.—Je fais son portrait.— Je pars pour la Suisse.— Lettres à la comtesse Vincent Polocka.

Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France, si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.
      Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y trouvaient à la rupture du traité d'Amiens (31), lady Herne, connue par son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.
      Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres, ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.
      Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures; mais je restai dans le vaisseau, par ordre, ainsi que plusieurs autres personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût rendue.
      L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.
      Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.
      Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul, car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères. Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.
      La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix, une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme, voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame Grassini.
      Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta la romance de Nina de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous attendrit jusqu'aux larmes.
      Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons de Paris et les étouffans routs des salons de Londres.
      Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles. Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte. Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M. de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.
      On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.
      Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille, qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance, je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes, entre autres, la Cuisine dans le salon, où nous la vîmes remplacer la dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous charmèrent.
      Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir ses amis
     Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat. Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était fort jolie, et cela sans augmenter le prix.
      Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait. D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais. Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes. Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées. Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre: «J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et ne m'ont jamais fait attendre.» Le fait est que celle-ci ignorait parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.
      Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les doubles.

(31) On m'a assurée qu'un Anglais, ne voyant point de terme à sa détention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire bâtir une maison.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835