Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Dresden

La Kreuzkirche à Dresde
Bernardo Bellotto - 1751

 

 

  

CHAPITRE VII

Je quitte Berlin.— Dresde.— Lettre à mon frère.
— Francfort.— La famille Divoff.— Je rentre en France

Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique, s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse, comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.
      En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se passait en moi:

Dresde, ce 18 septembre 1801.

«Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas! je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées tristes!
     «Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir! Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur; partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir tout-à-fait ma santé.
     «J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.
     «Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M. Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.
     «C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici, et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué, le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais (20). Je désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M. Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me le présenteras tout de suite à mon arrivée.
     «Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans oublier la petite (21), que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart, etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires. Adieu.»

Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage restant, dans sa famille.
      Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route, nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière. La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que, pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire, j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux gruts (22). Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers ducats, qui me furent rendus.
      J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris, encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.
      On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.
      Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux. J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée, et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire. Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper, puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main, ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.
      Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel. Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table, il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je m'ennuyai beaucoup (23); mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme venait d'être arrêté pour vol.
      Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était ma patrie!

(20) J'ai tenu parole, quoique Lebrun le poète m'ait fait prier souvent de le recevoir.

(21) Cette petite dont je parlais là est aujourd'hui madame de Rivière, ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que j'aime comme ma fille.

(22) Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols.

(23) Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu! aussi, à mon arrivée à Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon raccommodage, me dit: «On voit bien que madame vient d'un pays barbare, car ceci est cousu à la diable.» Je me mis à rire et lui répondis que c'était mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrassée aurait bien voulu reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais jamais su coudre.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835