Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Alexander I

Alexandre I
(anonyme)

 

 

  

CHAPITRE V

Mort de Paul.— Joie des Russes.— Détails de l'assassinat.— L'empereur Alexandre.— Je fais son portrait et celui de l'impératrice Élizabeth.— Je quitte la Russie.

C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit ou neuf heures du matin.
      Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince excitait l'allégresse publique.
      Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé, disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur; Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre. «Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.» Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen et ses complices crurent devoir aller plus loin.
      Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux fut tué (16); mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il expira.
      Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur; une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser. S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête, négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade.
      Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky, tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible, attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve, allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors, que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?»
     La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la vérité.»
     L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut faire ses paquets.»
     J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère, qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous! retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!» Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques de respect et de tendresse.
      Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour: elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth.
      La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection; Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier, cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château, quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla, et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix énorme.
      S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect, l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu, d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme était à son comble.
      Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée: il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses flatteuses, il me quitta.
      Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin (17), si je me voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.
      Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien malade? il vous est facile d'en deviner la cause.»
     D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte, dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas, cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous, l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous; conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas tout-à-fait pardonné.
      Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde patrie.

(16) L'impératrice Marie a pris l'autre à son service.

(17) J'ai fait à Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'après ces pastels, mais M. de Krudner les ayant portés par mer trop frais encore, ils ont souffert du voyage.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835