Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Louise-Elisabeth Vigée Lebrun - Karoline, princesse du Lichtenstein en Iris

Karoline, princesse du Lichtenstein en Iris
Louise-Elisabeth Vigée Lebrun - 1793

 

 

  

CHAPITRE XIII

Huitzing.— La princesse Lichtenstein.— Les corbeaux.— Je me décide à aller en Russie.— Le prince de Ligne me prête le couvent de Caltemberg que je vais habiter.— Vers du prince de Ligne.— Portrait en vers du prince de Ligne par M. de Langeron.

Sitôt que le printemps était venu, j'avais loué une petite maison dans un village des environs de Vienne, où j'avais été m'établir. Ce village, nommé Huitzing, touchait presque le parc de Schoenbrunn. La famille de Polignac l'habitait, et quoique sa situation le rendît agréable dès ce temps, j'ai su depuis, par madame de Rombec, qu'il s'est fort embelli, et qu'elle-même y possédait une habitation ressemblante à la maison carrée de Nîmes.
      J'apportai à Huitzing le grand portrait que je faisais alors de la princesse Lichtenstein pour le terminer. Cette jeune princesse était très bien faite; son joli visage avait une expression douce et céleste, qui me donna l'idée de la représenter en Iris. Elle était peinte en pied, s'élançant dans les airs. Son écharpe, aux couleurs de l'arc-en-ciel, l'entourait, en voltigeant autour d'elle. On imagine bien que je la peignis les pieds nus; mais lorsque ce tableau fut placé dans la galerie du prince, son mari, les chefs de la famille furent très scandalisés de voir que l'on montrât la princesse sans chaussure, et le prince me raconta qu'il avait fait placer dessous le portrait une jolie petite paire de souliers, qui, disait-il aux grands parens, venaient de s'échapper et de tomber à terre.
      Les bords du Danube sont superbes et m'offraient tous les moyens de satisfaire mon goût pour les promenades solitaires et pittoresques. J'en découvris une un jour, où, de l'autre côté de la rive, en face de moi, s'élevait un superbe groupe d'arbres, que les nuances de l'automne enrichissaient de tons riches et variés, et d'où j'apercevais à gauche, dans le lointain, la haute montagne du Caltemberg. Charmée de ce magnifique paysage, je m'établis sur les bords du fleuve, je prends mes pastels, et je me mets à peindre ces beaux arbres et ce qui les environne. Tout près d'eux était une cahute en planches, et je voyais sur le Danube un petit bateau, qu'un homme dirigeait fort doucement dans l'intention de tuer des corbeaux. Quelques minutes ensuite, effectivement, cet homme tire son coup de fusil, abat un de ces oiseaux, qu'il prend et qu'il place sur la planche de son bateau; mais dans l'instant même une énorme nuée de corbeaux arrive à tire-d'aile; leur nombre était tel, que l'homme eut peur et courut se cacher dans sa petite baraque, en quoi je pense qu'il agit prudemment; car je n'ai pas le moindre doute que les corbeaux, furieux du meurtre de leur camarade, ne l'eussent assailli de manière à le tuer. L'homme enfui, ces pauvres bêtes s'approchèrent du corbeau blessé à mort, le prirent, et l'emportèrent sur les branches d'un des plus grands arbres. Alors commencèrent des cris, des croassemens si violens, qu'on ne peut en donner une idée. Je restai deux ou trois heures à peindre les arbres où ils étaient perchés, et lorsque j'eus fini mon étude, leur fureur n'était point calmée. Cette scène, qui me surprit beaucoup, me jeta dans je ne sais quelle rêverie sur l'espèce humaine, qui, je dois l'avouer, était toute à l'avantage des corbeaux.
      J'étais heureuse à Vienne autant qu'il est possible de l'être loin des siens et de son pays. L'hiver, la ville m'offrait une des plus aimables et des plus brillantes sociétés de l'Europe, et quand le beau temps revenait, j'allais jouir avec délice du charme de ma petite retraite. Je ne pensais donc nullement à quitter l'Autriche avant qu'il fût possible de rentrer en France sans danger, lorsque l'ambassadeur de Russie et plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d'aller à Pétersbourg où l'on m'assurait que l'impératrice me verrait arriver avec un extrême plaisir. Tout ce que le prince de Ligne m'avait dit de Catherine II m'inspirait un grand désir de voir cette souveraine. Je pensais avec raison, d'ailleurs, que le plus court séjour en Russie complèterait la fortune que je m'étais promis de faire avant de retourner à Paris; je me décidai donc à faire ce voyage.
      Je m'occupais de mes préparatifs pour quitter Vienne, et j'allais me mettre en route dans peu de jours, quand le prince de Ligne vint me voir. Il me conseilla d'attendre la fonte des neiges, et pour m'engager à rester encore, il m'offrit d'aller habiter, sur la montagne de Caltemberg, l'ancien couvent qui lui avait été donné par l'empereur Joseph II. Connaissant mon goût pour les lieux élevés, il me tenta en me parlant de Caltemberg comme de la plus haute montagne des environs de Vienne, et je ne résistai pas à l'envie d'y passer quelque temps.
      J'allai donc prendre avec ma fille, sa gouvernante et M. de Rivière, le chemin horrible et rocailleux qui conduit à ce couvent. Nous le fîmes à pied, les cahots de la cariole n'étant pas supportables, en sorte que nous arrivâmes très fatigués. Le gardien et sa femme, à qui le prince nous avait fortement recommandés, eurent pour nous les soins les plus empressés. Tous les bâtimens qu'avaient occupés anciennement les religieux existaient encore. On prépara aussitôt nos chambres, qui n'étaient autre chose que de petites cellules distantes les unes des autres. Pendant ces arrangemens, j'allai me reposer sur un banc, d'où l'on avait une vue magnifique. Je planais sur le Danube, coupé par des îles qu'embellissait la plus belle végétation, et sur des campagnes à perte de vue; enfin c'était l'immensité, et l'on peut remarquer que les religieux avaient le bon esprit d'habiter toujours des lieux fort élevés. Privés des jouissances du monde, au moins goûtaient-ils le charme qu'on éprouve à respirer un air pur en contemplant une nature grandiose. Je le goûtais moi-même alors, d'autant plus qu'il faisait un temps admirable. Je me reposai promptement de mes fatigues; et je courus de l'autre côté de la montagne, où, de la lisière d'un bois, j'apercevais dans le fond un village très peuplé que traversait une petite rivière courante et limpide; enfin, j'étais ravie de me trouver là: je préférais la cellule que j'allais habiter à tous les salons du monde, et je bénissais ce bon prince de Ligne en regrettant bien qu'il ne fût pas témoin de mon bonheur.
      Je suis restée trois semaines dans ce beau lieu. M. de Rivière, plus citadin que moi, allait souvent à la ville, mais nous n'en avons pas moins fait ensemble de charmantes promenades sur la montagne. Ma fille venait quelquefois s'asseoir avec moi sur le banc dont j'ai parlé, où nous attendions le clair de lune. Je me souviens qu'un soir, l'heure de son coucher approchant, elle me dit: « Maman, tu trouves que cela fait rêver; pour moi, je trouve que cela donne envie de dormir. »
     Les grandes salles du couvent étaient restées intactes dans leur construction; depuis, le prince les a fait meubler pour y donner de très belles fêtes. Les bals durant une partie de la nuit, les dames restaient tout habillées, et se couchaient sur les divans qui entouraient ces immenses salons. Pour mon goût, Caltemberg, tel qu'il était quand je l'ai habité, me plaisait infiniment mieux qu'à l'époque où se donnaient toutes ces fêtes. Je retrouve des vers que le prince de Ligne m'adressa lorsque j'allai m'établir sur sa charmante montagne.

À MADAME LEBRUN.

Pour avoir fait à l'empyrée
Le même vol que Prométhée,
Vous méritez punition.
À ce mont soyez attachée.
Par un vautour au lieu d'être ici déchirée,
De vous nous voulons bien avoir compassion;
De caresses soyez mangée:
Par notre amour soyez clouée;
Et par notre admiration
Pour toujours en ces lieux fixée.
Près de votre habitation
De la voûte azurée
Dont vous semblez être échappée,
Oubliez votre nation,
Par votre génie honorée,
Mais à présent, pays de désolation!
Que ma montagne fortunée
Par la fière possession
Des talens dont la terre est ravie, étonnée,
Soit par nos chants à jamais célébrée.

     Certes, on peut dire qu'une trop flatteuse exagération a dicté ces vers à l'aimable prince de Ligne; mais en voici faits sur lui-même, pour lesquels le poète n'a laissé parler que la vérité.

Vers faits sur le prince de Ligne par M. de Langeron, en 1790.

De Mars et d'Apollon tu vois le favori,
Et de Vénus le serviteur fidèle.
Es-tu bon citoyen? ce sera ton ami.
Es-tu soldat? ce sera ton modèle.
Es-tu triste? ses soins calmeront ta douleur.
Es-tu femme? bientôt il sera ton vainqueur.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835