Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Reine de Naples
Maria Carolina, reine de Naples
Louise-Elisabeth Vigée Lebrun - 1790

 

 

  

CHAPITRE VII

Je retourne à Rome.— La reine de Naples.— Je reviens à Naples.— La fête de la madone de l'Arca.— La fête du pied de la Grotte.— La Solfatara.— Pouzol.— Le cap Mysène.— Portrait de la reine de Naples.— Caractère de cette princesse.— Le Napolitain.— Vol d'un lazzaroni.— Mon retour à Rome.— Mesdames de France, tantes de Louis XVI

Tous les portraits que j'avais entrepris à Naples étant finis, je retournai à Rome; mais à peine y étais-je arrivée, que la reine de Naples s'y arrêta en revenant de Vienne. Comme je me trouvais sur son passage dans la foule, elle m'aperçut, vint à moi, et me pria avec toute la grâce imaginable de revenir à Naples pour y faire son portrait. Il me fut impossible de refuser, et je ne tardai pas à me remettre en route.
      Ce qui me consolait de toutes ces allées et venues, c'est qu'il me restait encore à voir plusieurs choses curieuses dans ce beau pays. Le chevalier Hamilton se plaisait à m'en faire les honneurs. Et dès que je fus de retour, il s'empressa de me conduire à la fête de la madone de l'Arca, qui par son originalité se distingue de toutes les fêtes de village. La place de l'église était couverte de marchands de gâteaux ou d'images de la Vierge et de groupes d'habitans, venus des cantons voisins, dont les divers costumes étaient richement brodés d'or. Tous portaient des thyrses en haut desquels était placée l'image de la madone, ce qui rappelait les fêtes antiques. Toutefois, cette foule, au lieu de nous donner le spectacle d'une bacchanale, entra dévotement dans l'église pour y entendre la messe. Le chevalier Hamilton, madame Hart et moi, nous étions placés près d'une petite chapelle où se voyait un tableau de la Vierge, noir comme de l'encre. De minute en minute, des paysans et des paysannes venaient s'agenouiller devant cette Vierge, et solliciter quelque faveur ou rendre grâce pour celles qu'ils avaient reçues. Ils exprimaient tous leurs voeux d'une voix si haute, que nous entendions les demandes de chacun. Nous vîmes d'abord un homme beau comme une statue grecque, le cou nu, qui remerciait la Vierge d'avoir guéri son enfant. Il avait placé cet enfant sur l'autel en face du tableau; quand il eut fini sa prière, il le reprit et partit heureux. Après lui, vint une femme qui grondait avec fureur la madone de ce que son mari la maltraitait. J'étouffais de rire; mais le chevalier me dit de tout faire pour me contraindre, qu'autrement je serais fort maltraitée moi-même. Il vint ensuite deux jeunes filles, qui se mirent à genoux en demandant des maris. Enfin, les solliciteurs se succédèrent pendant une heure de la manière la plus plaisante. Dès que chacun d'eux avait parlé, on sonnait du milieu de l'église une clochette qui leur annonçait vraisemblablement que la prière était exaucée; car ils s'en allaient tous l'air content.
      Après la messe, toutes ces bonnes gens se réunirent sur la place de l'église pour y danser la tarentelle; c'est là seulement qu'on peut prendre l'idée de cette danse: ce que j'avais vu jusqu'alors n'en était qu'une faible copie. Ils commencent par former de grands ronds au milieu desquels la tarentelle se danse, au bruit du tambour de basque et de longues guitares à trois cordes dont ils tirent des sons vifs et harmonieux. On ne saurait décrire ni l'activité, ni l'expression d'amour, qu'offrent tous leurs mouvemens; aucune danse ne ressemble à cela.
      Nous restâmes jusqu'à la fin de la fête, et nous vîmes, en retournant à Naples, les hauteurs couvertes de femmes, dont les unes jouaient du tambour de basque et les autres dansaient le thyrse à la main: c'était un spectacle charmant.
      J'assistai aussi à une autre fête beaucoup plus célèbre que celle dont je viens de parler; c'est la fête du Pied de Grotte. Elle est ainsi nommée d'après la tradition qui raconte qu'un jour un ermite, retiré au fond de cette grotte, eut une vision dans laquelle la Vierge lui apparut et lui ordonna de faire bâtir une chapelle dans cet endroit. Le prêtre en ayant instruit les habitans du canton, la chapelle fut aussitôt bâtie; et tous les ans la famille royale s'y rend en grande cérémonie pour y faire sa prière. Les chevau-légers, le régiment de la reine, celui du roi, enfin toutes les troupes, s'y trouvent rassemblées, ainsi que toute la noblesse en grand gala, et une multitude prodigieuse de gens du peuple. Les cochers qui mènent la famille royale sont coiffés de perruques à trois marteaux, ou à la Louis XIV. Cette fête est tellement en vénération, que les habitans des petits pays dépendans du royaume de Naples, font mettre sur les contrats de mariage que l'on mènera leurs filles une fois à la fête de la Vierge du Pied de Grotte.
      J'allai voir, avec M. Amaury Duval et M. Sacaut (12), la Solfatare, qui est encore brûlante. C'était au mois de juin, en sorte que le soleil dardait sur notre tête, tandis que nous marchions sur du feu. De ma vie je n'ai autant souffert de la chaleur. Pour comble de malheur, j'avais ma fille avec moi; je la couvrais de ma robe, mais ce secours était si faible, que je tremblais à chaque instant de la voir tomber sans connaissance. Elle me dit plusieurs fois: «Maman, on peut mourir de chaud, n'est-ce pas?» Alors, Dieu sait si j'étais au désespoir de l'avoir emmenée. Enfin, nous aperçûmes sur la hauteur une espèce de chaumière, dans laquelle il nous fut permis, grâce au ciel, de nous reposer. La chaleur nous avait tellement suffoqués, qu'aucun de nous ne pouvait ni agir, ni parler. Au bout d'un quart d'heure, M. Duval se rappela qu'il avait une orange dans sa poche, ce qui nous fit pousser un cri de joie; car cette orange était la manne dans le désert.
      Quand nous fûmes tout-à-fait remis, nous descendîmes à Pouzol. C'était un dimanche, les habitans étaient en habits de fête; je me rappelle encore un jeune homme, les cheveux bouclés et tellement poudrés, que son énorme catogan avait blanchi son habit de taffetas bleu de ciel; sa veste était couleur de rose fanée; il portait un gros bouquet à sa boutonnière; enfin, c'était tout-à-fait le beau Léandre de la parade française, et il avait un air si important, si content de lui-même, qu'il me fit beaucoup rire.
      Nous traversâmes toute la ville pour aller dîner au bord de la mer, où l'on nous servit d'excellens poissons. L'amphithéâtre de Pouzol, quoiqu'il soit en ruines, est encore fort curieux à voir. Il y reste quelques gradins placés en face de la mer, devant de grands rochers creux, et l'on prétend que c'était dans ces antres que les acteurs anciens jouaient les tragédies avec des masques caractéristiques et des porte-voix. Après le dîner, nous prîmes une barque qui nous conduisit au promontoire de Mysène. Là, nous foulions aux pieds des morceaux brisés des marbres les plus précieux; car Mysène a été détruite de fond en comble par les Lombards et les Sarrazins: il n'y reste que le grand souvenir de Pline.
      Que de lieux de délices ne sont plus maintenant que des lieux de mort! Bayes! si renommé chez les Romains qui venaient y prendre les eaux, Bayes n'est plus qu'un amas de ruines informes sur lesquelles plane un air infect; aussi le rivage de cette mer est-il désert. On voit encore à Bayes les restes de trois temples, celui de Vénus, de Mercure et de Diane, dont les eaux du lac Averne couvrent aujourd'hui les soubassemens. Mais il ne reste pas même de vestiges de ces palais magnifiques, de ces belles terrasses: la mer a tout englouti.
      Sitôt que j'avais été de retour à Naples, j'avais commencé le portrait de la reine; bien loin qu'il m'arrivât le même inconvénient qu'avec Paësiello, il faisait alors si cruellement chaud, qu'un jour qu'elle me donnait séance, nous nous endormîmes toutes deux. Je prenais plaisir à faire ce portrait. La reine de Naples, sans être aussi jolie que sa soeur cadette, la reine de France, me la rappelait beaucoup; son visage était fatigué, mais l'on pouvait encore juger qu'elle avait été belle; ses mains et ses bras surtout étaient la perfection pour la forme et pour le ton de la couleur des chairs. Cette princesse, dont on a dit et écrit tant de mal, était d'un naturel affectueux et très simple dans son intérieur; sa générosité était vraiment royale: le marquis de Bombelles, ambassadeur à Venise en 1790, fut le seul ambassadeur français qui refusa de prêter serment à la Constitution; la reine ayant appris que, par cette conduite noble et courageuse, M. de Bombelles, père d'une famille nombreuse, était réduit à la position la plus cruelle, lui écrivit de sa propre main une lettre de félicitation. Elle ajoutait que tous les souverains devant se regarder comme solidaires en reconnaissance pour les sujets fidèles, elle le priait d'accepter une pension de douze mille francs (13). Outre ce trait, j'en connais plusieurs autres qui font honneur à son coeur: elle aimait à soulager la misère, elle ne craignait pas de monter au cinquième étage pour secourir des malheureux, et j'ai su positivement que ses bienfaits ont sauvé de la prison, de la mort peut-être, une mère de famille et quatre enfans dont le père venait de faire banqueroute. Voilà cette soi-disant mégère contre qui, sous Bonaparte, on exposait, dans les rues de Paris, les gravures les plus infâmes et les plus obscènes. Il fallait bien la calomnier, on voulait sa couronne. On sait qu'elle fut trahie par ceux mêmes qu'elle avait toujours honorés de son amitié et de sa confiance. La femme qu'elle affectionnait le plus correspondait avec le conquérant qui parvint enfin, par de viles menées, à détrôner la soeur de Marie-Antoinette, pour mettre à sa place madame Murat.
      La reine de Naples avait un grand caractère et beaucoup d'esprit. Elle seule portait tout le fardeau du gouvernement. Le roi ne voulait point régner; il restait presque toujours à Caserte, occupé de manufactures, dont les ouvrières, disait-on, lui composaient un sérail.
      La reine ayant appris que je m'apprêtais à retourner à Rome, me fit demander, et me dit: « J'ai bien du regret que Naples ne puisse vous retenir. » Alors elle m'offrit son petit cazin au bord de la mer, si je voulais rester; mais je brûlais de revoir encore Rome, et je refusai avec toute la reconnaissance que m'inspirait tant de bonté. Enfin, après qu'elle m'eut fait payer magnifiquement, lorsque j'allai prendre un dernier congé, elle me remit une belle boîte de vieux laque qui renfermait son chiffre entouré de très beaux brillans. Ce chiffre vaut dix mille francs; mais je le garderai toute ma vie.
      Tout magnifique que soit le pays que j'allais quitter, il n'aurait pas été dans mon goût d'y passer ma vie. Selon moi, Naples doit être vue comme une lanterne magique ravissante, mais pour y fixer ses jours, il faut s'être fait à l'idée, il faut avoir vaincu l'effroi qu'inspirent les volcans; quand on songe que tout ce qui habite les lieux d'alentour vit dans l'attente ou d'une éruption, ou d'un tremblement de terre, sans parler de la peste, qui pendant les chaleurs existe à deux ou trois lieues de là. En outre, les lacs où l'on met rouir le lin produisent un air infect qui donne aux habitans de ces belles campagnes la fièvre et la mort. Tous ces inconvéniens sont graves, on en conviendra; mais aussi, s'ils n'existaient pas, qui ne voudrait habiter ce délicieux climat?
      Le chevalier Hamilton, qui, depuis près de vingt ans, était ambassadeur d'Angleterre à Naples, connaissait parfaitement les moeurs et les usages de la haute société de cette ville. Ce qu'il m'en rapportait, je l'avoue, était peu favorable à la noblesse napolitaine, mais, depuis cette époque, sans douter, tout a beaucoup changé. Il me contait sur les plus grandes dames mille histoires, que je m'abstiens de répéter, comme trop scandaleuses. Selon lui, les Napolitaines étaient d'une ignorance surprenante; elles ne lisaient rien, quoiqu'elles fissent semblant de lire; car un jour étant arrivé chez l'une d'elles, et lui trouvant un livre à la main, il reconnut, en s'approchant, que la dame tenait ce livre sens dessus dessous. Privées de toute espèce d'instruction, plusieurs d'entre elles, selon lui, ne savaient pas qu'il existât un autre pays que Naples, et leur unique occupation était l'amour qui, pour elles, changeait souvent d'objet.
      Ce dont j'ai pu juger par moi-même, c'est que les dames napolitaines gesticulent beaucoup en parlant. Elles ne font d'autre exercice que celui de se promener en voiture, jamais à pied. Tous les soirs elles sont au spectacle et reçoivent leurs visites dans leur loge; comme elles n'écoutent que l'aria, c'est là que s'établissent les conversations d'une manière beaucoup moins confortable, selon moi, que dans un salon.
      Les gens de la basse classe, à Naples, poussent au dernier degré l'exagération dans leurs cris et dans leurs gestes. J'ai vu un jour passer sous mes fenêtres, à Chiaja, l'enterrement d'un homme du peuple, que suivaient les amis et connaissances du mort; hommes et femmes gémissaient de la façon la plus lamentable. Une femme surtout (c'était la veuve) poussait des cris affreux en se tordant les bras. Un pareil désespoir me faisait peur et pitié; mais on m'assura que ces cheveux épars et ces hurlemens étaient d'usage.
      Un enterrement bien plus touchant que j'ai vu à la Torre del Greco, c'était celui d'un jeune enfant que l'on portait dans sa bierre, très paré et le visage découvert; on lui jetait des fleurs et des dragées des fenêtres sous lesquelles il passait, et je ne puis dire combien ce spectacle serrait le coeur.
      Si l'on veut juger toute l'expression des visages napolitains, il faut aller sur le chemin qui conduit à l'église de Saint-Janvier, le jour que s'opère le miracle de la sainte ampoule. Les habitans de Naples et des environs se rendent en foule sur ce chemin, où les voitures stationnent à droite et les piétons à gauche. Le désir, l'impatience, se peignaient d'une manière si étrange sur tous ces visages, attendu que le miracle tardait un peu, qu'il m'en prenait envie de rire, quand heureusement on vint me dire de rester calme, si je ne voulais pas me faire lapider par la multitude. Enfin le miracle s'opère; il est annoncé; alors on ne voit plus une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle vivacité, une telle véhémence, qu'il est impossible de décrire ce tableau.
      La partie de la population napolitaine la plus curieuse à observer, ce sont les lazzaroni. Ces gens ont simplifié la vie, au point de se passer de logement et presque de nourriture; car ils n'ont d'autre habitation que les marches des églises, et leur frugalité égale leur paresse, ce qui n'est pas peu dire. On les trouve étendus à l'ombre des murs ou sur les bords de la mer. À peine sont-ils vêtus, et leurs enfans sont tous nus jusqu'à l'âge de douze ans. J'étais d'abord un peu scandalisée et fort effrayée de les voir jouer ainsi sur le quai de Chiaja, où passent continuellement des voitures; car ce chemin est la promenade accoutumée de tout le monde à Naples, et même celle des princesses.
      La misère des lazzaroni ne les porte pas à se faire voleurs; ils sont peut-être trop paresseux pour cela, surtout ayant besoin de si peu de chose pour vivre. La plupart des vols se commettent à Naples par les domestiques de louage, qui sont, en général, de forts mauvais sujets, le rebut de toutes les grandes villes des différentes nations. Je n'ai entendu parler, pendant mon séjour, que d'un seul vol, commis par un lazzaroni, et l'on peut dire qu'il porte un caractère de retenue qui équivaut à l'innocence. Le baron de Salis, un jour qu'il donnait un grand dîner, se rendait à sa cuisine; comme il descendait doucement l'escalier, il s'arrêta à la vue d'un homme qui, se croyant seul, s'approche du pot-au-feu, y prend un morceau de boeuf et l'emporte. Le baron s'était contenté de le suivre des yeux; car toute son argenterie était étalée sur une table; le lazzaroni l'avait très bien vue, et pourtant le pauvre homme bornait son larcin au morceau de boeuf qu'il emportait.
      Je fis mes adieux à cette belle mer de Naples, à ce charmant coteau de Pausilippe, à ce terrible Vésuve, et je partis pour revoir une troisième fois ma chère Rome, et pour admirer encore Raphaël dans toute sa gloire. Là j'entrepris de nouveau un grand nombre de portraits, ce qui me satisfaisait médiocrement, à dire vrai. J'avais regretté à Naples, et je regrettais surtout à Rome de ne pas employer mon temps à faire quelques tableaux dont les sujets m'inspiraient. On m'avait nommé membre de toutes les académies de l'Italie, ce qui m'encourageait à mériter des distinctions aussi flatteuses, et je n'allais rien laisser dans ce beau pays qui pût ajouter beaucoup à ma réputation. Ces idées me revenaient souvent en tête; j'ai plus d'une esquisse dans mon portefeuille, qui pourraient en fournir la preuve; mais, tantôt le besoin de gagner de l'argent, puisqu'il ne me restait pas un sou de tout ce que j'avais gagné en France; tantôt la faiblesse de mon caractère, me faisait prendre des engagemens, et je me séchais à la portraiture. Il en résulte qu'après avoir dévoué ma jeunesse au travail, avec une constance, une assiduité, assez rares dans une femme, aimant mon art autant que ma vie, je puis à peine compter quatre ouvrages (portraits compris) dont je sois réellement contente.
      Plusieurs des portraits que je fis néanmoins pendant mon dernier séjour à Rome me procurèrent quelques satisfactions, entre autres, celle de revoir Mesdames de France, tantes de Louis XVI, qui, dès qu'elles furent arrivées, me firent venir et me demandèrent de les peindre. Je n'ignorais pas qu'une femme artiste, qui s'est toujours montrée mon ennemie, je ne sais pourquoi, avait essayé, par tous les moyens imaginables, de me noircir dans l'esprit de ces princesses; mais l'extrême bonté avec laquelle elles me traitèrent m'assura bientôt du peu d'effet qu'avaient produit ces viles calomnies. Je commençai par faire le portrait de madame Adélaïde; je fis ensuite celui de madame Victoire.
      Cette princesse, en me donnant sa dernière séance, me dit: «Je reçois une nouvelle qui me comble de joie; car j'apprends que le roi est parvenu à sortir de France, et je viens de lui écrire, en mettant seulement sur l'adresse: À Sa Majesté le roi de France. On saura bien le trouver,» ajouta-t-elle en souriant.
      Je rentrai chez moi bien contente, et j'annonçai cette heureuse nouvelle à la gouvernante de ma fille, qui pensait comme moi; mais dans la soirée nous entendîmes chanter mon domestique, homme très morose, qui ne chantait jamais, et que nous connaissions pour être révolutionnaire. Nous nous disons aussitôt: « Il est arrivé quelque malheur au roi! » ce qui ne nous fut que trop confirmé le lendemain, quand nous apprîmes l'arrestation à Varennes, et le retour à Paris. La plupart de nos domestiques étaient vendus aux jacobins pour nous épier, ce qui peut expliquer comment ils étaient mieux instruits que nous de tout ce qui se passait en France; d'ailleurs beaucoup d'entre eux allaient attendre l'arrivée du courrier, qui leur en disait beaucoup plus que nous n'en apprenions par nos lettres.

(12) Tous deux étaient alors secrétaires de légation à Naples. M. Amaury Duval est frère de M. Alexandre Duval, l'auteur dramatique.Diedestein , Autrichien, et frère de là belle madame.

(13) Trois des enfans de M. de Bombelles ont aujourd'hui dans le monde des positions brillantes. L'aîné, le conte Louis de Bombelles, est ministre d'Autriche en Suisse; le second, le comte Charles, est grand-maître de la maison de Marie-Louise; et le troisième, le comte Henri, est ministre d'Autriche à Turin..

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835