Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Hackert
Le Vésuve
Jacob Philipp Hackert - 1774

 

 

  

CHAPITRE VII

Le baron de Talleyrand — L'île de Caprée.— Le Vésuve.— Ischia et Procida.— Le mont Saint-Nicolas.— Portrait des filles aînées de la reine de Naples.— Portrait du prince royal.— Paësiello.— La Nina.— Le coteau de Pausilippe.— Ma fille, son maître de musique.

Aussitôt que j'étais arrivée à Naples, j'avais été chez M. le baron de Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui eut pour moi mille bontés pendant tout mon séjour. Je retrouvai chez lui madame Silva, Portugaise très aimable, avec laquelle je projetai de faire plusieurs courses intéressantes. Nous allâmes d'abord à l'île de Caprée. Le comte de la Roche-Aymon et le fils aîné de M. de Talleyrand nous accompagnèrent. Ils avaient engagé deux musiciens, l'un pour chanter et l'autre pour jouer de la guitare. Nous nous embarquâmes à minuit par un beau clair de lune; mais la mer était très agitée; ses vagues énormes dont l'écume s'amoncelait autour de nous, menaçaient si furieusement notre chétif bateau, qu'à chaque instant je pensais le voir englouti. J'avoue que je mourais de peur. Il faut dire que je n'avais jamais fait sur mer un aussi long trajet, n'ayant entrepris jusqu'alors que le passage du Mordit dont la traversée est très courte, quand j'étais en Hollande.
      Lorsque nous eûmes pris le large, M. de Talleyrand engagea ses musiciens à chanter; mais ces deux pauvres jeunes gens étaient pris du mal de mer à un tel point, qu'il leur était bien impossible de faire de la musique. Ce mal saisit aussi madame Silva et le jeune baron; M. de la Roche-Aymon et moi, nous n'en fûmes que très légèrement atteints.
      Enfin, après avoir été ballottés sans relâche par ces terribles vagues, nous débarquâmes à l'île de Caprée, un peu après le lever du soleil. Nous ne trouvâmes là que des pêcheurs qui habitent les creux des rochers sur le bord de la mer. Un d'eux s'offrit pour nous servir de guide, et nous prîmes des ânes; car nous voulions monter jusqu'au sommet de l'île. La route que nous gravissions était bordée à notre gauche par des vergers d'orangers et de citronniers en fleurs, des gazons aromatiques, des bois d'aloës, qui répandaient un parfum délicieux. À notre droite étaient des rochers et des débris d'antiques constructions. Arrivés au sommet, sur la plate-forme appelée Saint-Michel, nous jouîmes de la vue de la pleine mer terminée par le Vésuve, tout en respirant l'air le plus pur. C'est là qu'était placé le palais de Tibère; il n'en reste qu'un seul tronçon de colonne, sur lequel un ermite, qui habite près de ces débris informes, venait de poser son frugal repas du matin; et c'était de cette hauteur immense que Tibère faisait jeter non-seulement des esclaves, mais tous ceux qui lui déplaisaient.
      On nous fit voir de loin une jolie maison qu'avait fait bâtir un Anglais malade, et que tous les médecins avaient condamné depuis long-temps à Naples. Ayant suivi le conseil qu'on lui donna d'aller habiter Caprée, il y vécut plus de vingt ans encore sans aucune souffrance.
      Après avoir respiré avec délice cet air vivifiant, admiré les sites les plus curieux, nous revînmes à Naples, ravis de notre course, à l'exception pourtant du jeune baron de Talleyrand, qui reçut une forte réprimande de son père pour avoir fait ce voyage par un aussi mauvais temps et dans un aussi léger bateau.
      Ce que je désirais par-dessus tout, c'était de monter sur le Vésuve, et nous résolûmes de faire cette partie avec madame Silva et l'abbé Bertrand.
      Je vais copier ici la fin d'une lettre que j'écrivis de Naples à mon ami Brongniart l'architecte, parce que l'impression que m'avait faite le terrible phénomène était alors bien plus récente et bien plus vive.
      « ... Maintenant je vais vous parler de mon spectacle favori, du Vésuve. Pour un peu je me ferais Vésuvienne, tant j'aime ce superbe volcan; je crois qu'il m'aime aussi, car il m'a fêtée et reçue de la manière la plus grandiose. Que deviennent les plus beaux feux d'artifices, sans en excepter la girande du château Saint-Ange, quand on songe au Vésuve?
     « La première fois que j'y suis montée, nous fûmes pris, mes compagnons et moi, par un orage affreux, une pluie qui ressemblait au déluge. Nous étions trempés, mais nous n'en cheminions pas moins sur une hauteur pour voir une des grandes laves qui coulaient à nos pieds. Je croyais toucher aux avenues de l'enfer. Un brasier qui me suffoquait serpentait sous mes yeux; il avait trois milles de circonférence. Le mauvais temps nous empêchant d'aller plus loin ce jour-là, outre que la fumée et la pluie de cendre qui nous couvrait rendaient le sommet du mont invisible, nous montons sur nos mulets et descendons dans les laves noires. Deux tonnerres, celui du ciel et celui du mont, se mêlaient; le bruit était infernal, d'autant plus qu'il se répétait dans les cavités des montagnes environnantes. Comme nous étions précisément sous la nuée, je tremblais, et toute notre cavalcade tremblait comme moi, que le mouvement de notre marche n'attirât sur nous la foudre. Malgré ma frayeur, je ne pus m'empêcher de rire en regardant un de nos compagnons de voyage, l'abbé Bertrand. Il faut vous dire qu'il est bossu par derrière et par devant: un grand manteau couvrait son âne et lui, et tous deux étaient tellement confondus ensemble, que, la petite humanité de l'abbé disparaissant, je ne voyais plus qu'un chameau.
     « J'arrivai chez moi dans un état qui faisait pitié: ma robe n'était que cendre détrempée; j'étais morte de fatigue; je me sèche et me couche fort heureusement.
      « Bien loin d'être dégoûtée par ce début, quelque jours après je retourne à mon cher Vésuve. Cette fois ma petite brunette était de la partie; je voulais qu'elle vît ce grand spectacle. Monsieur de la Chenaye et deux autres personnes en étaient aussi. Il faisait le plus beau temps du monde. Avant la nuit nous étions sur la montagne pour voir les anciennes laves et le coucher du soleil dans la mer. Le volcan était plus furieux que jamais, et comme au jour on ne distingue point de feu, on ne voit sortir du cratère, avec des nuées de cendres et de laves, qu'une énorme fumée blanchâtre, argentée, que le soleil éclaire d'une manière admirable. J'ai peint cet effet, car il est divin.
      « Nous montâmes chez l'ermite. Le soleil se couchait, et je vis ses rayons se perdre sous le cap Mysène, Ischia et Procida; quelle vue! Enfin la nuit vint, et la fumée se transforma en flammes, les plus belles que j'aie jamais vues de ma vie. Des gerbes de feu s'élançaient du cratère, et se succédaient rapidement, jetant de tout côté des pierres embrasées qui tombaient avec fracas. En même temps descendait une cascade de feu qui parcourait l'espace de quatre à cinq milles. Une autre bouche du cratère placée plus bas était aussi enflammée; celle-ci produisait une fumée rouge et dorée, qui complétait le spectacle d'une manière effrayante et sublime. La foudre qui partait du centre de la montagne, faisait retentir tous les environs, au point que la terre tremblait sous nos pas. J'étais bien un peu effrayée; mais je n'en témoignais rien à cause de ma pauvre petite qui me disait en pleurant: « Maman, faut-il avoir peur? » D'ailleurs, j'avais tant à admirer que ce besoin l'emportait sur mon effroi. Imaginez que nous planions alors sur une immensité de brasiers, sur des champs entiers que ces laves, dans leur course, mettaient en feu. Je voyais ces terribles laves brûler les arbrisseaux, les arbres, les vignes; je voyais la flamme s'allumer et s'éteindre, et j'entendais le bruit des broussailles voisines qu'elles consumaient.
      « Cette grande scène de destruction a quelque chose de pénible et d'imposant, qui remue fortement l'ame; je ne pouvais plus parler en revenant à Naples; dans le chemin je ne cessais de retourner la tête pour voir encore ces gerbes et cette rivière de feu. C'est donc à regret que j'ai quitté ce spectacle si grandiose; mais j'en jouis par le souvenir, et tous les jours je me représente encore ses différens effets. J'en ai quatre dessins que je vous porterai à Paris. Deux sont déjà en petite maquette; on en est très content ici.
      «Donnez-moi de vos nouvelles, et de celles de nos amis, etc.»
      Depuis lors je suis retournée plusieurs fois sur le Vésuve, un jour entre autres avec M. Lethière(10), très habile peintre d'histoire, qui était grand amateur du volcan. Je me souviens que ce jour était celui de la Chandeleur. Nous partîmes vers trois heures, avec deux amis de M. Lethière. Il faisait beau; mais lorsque nous fûmes arrivés sur la montagne, il s'éleva un brouillard si épais qu'il ressemblait à une énorme fumée. Tout disparut à nos yeux; nos compagnons, quoiqu'ils fussent très près de nous, étaient devenus invisibles; en un mot c'était le néant. Ma petite mourait de peur, et moi aussi. Pour comble de malheur l'humidité était extrême, et nous fûmes obligés de rester en place pendant une heure et demie. Enfin le brouillard se dissipant peu à peu, nous découvrit la mer et tout ce qui l'environne jusqu'aux îles les plus lointaines; cette création fut admirable.
      J'avais fait porter notre dîner chez l'ermite, que nous avions invité à le partager. Avant la fin du repas, cet ermite se leva et passa derrière un vieux rideau qui touchait presque la table. Il resta là tout un quart d'heure; quand il revint, je lui demandai pour quel motif il nous avait quittés:— C'est, dit-il, que je viens de faire ma prière auprès de mon compagnon qui est mort cette nuit, et qui est là sous ce rideau. À ces mots, on peut imaginer si je me lève à mon tour et si je sors pour aller respirer le grand air.
      Nous remontâmes pour voir le coucher du soleil. Son disque brillant d'où partaient d'immenses rayons, se réfléchissait dans la mer. Nous étions dans l'extase à la vue de ce superbe tableau et de tout ce qui l'encadrait. Nous revînmes à Naples, rapportant nos croquis. M. Lethière avait fait un dessin dans lequel il me représentait descendant la montagne sur mon âne.
      Une des plus charmantes parties que j'aie faites à Naples, c'est un petit voyage de cinq jours que le chevalier me fit entreprendre pour visiter les îles d'Ischia et de Procida. Nous partîmes à cinq heures du matin. J'étais dans une felouque avec madame Hart, sa mère, le chevalier et quelques musiciens. Il faisait le plus beau temps du monde; la mer était calme au point de ressembler à un grand lac. À peu de distance, on voyait le coteau du mont Pausilippe, que le soleil éclairait d'une façon ravissante. Tout cela m'aurait porté à une douce rêverie, si nos rameurs n'avaient point crié à tue-tête, ce qui vous empêchait de suivre une idée.
      À neuf heures et demie nous arrivâmes à Procida, et nous fîmes aussitôt une promenade pendant laquelle je fus frappée de la beauté des femmes que nous rencontrions sur notre chemin. Presque toutes étaient grandes et fortes, et leurs costumes, ainsi que leurs visages, rappelaient les femmes grecques. Je vis peu d'habitations agréables, l'île étant généralement cultivée en vignes et en arbres fruitiers. À midi nous allâmes dîner chez le gouverneur; de la terrasse de son château, on découvre le cap Mysène, l'Achéron, les Champs-Élysées, enfin, tout ce que Virgile décrit; ces divers points de vue sont assez rapprochés pour qu'on puisse en distinguer les détails, et le Vésuve se voit dans le lointain.
      Après dîner, nous remontâmes sur la felouque pour aller débarquer à Ischia vers les six heures du soir. Un des plus jolis effets que j'ai vus tout en arrivant, était celui d'une quantité de maisons bâties çà et là sur les monts, et très éclairées, ce qui présentait à l'oeil comme un second firmament. J'allai joindre madame Silva, mon aimable Portugaise, pour parcourir avec elle une partie de l'île, qui est charmante; tout son territoire est volcanique, elle a quinze lieues d'étendue, et partout on trouve des traces de foyers éteints. La plupart des montagnes, qui sont en très grand nombre et fort près les unes des autres, sont cultivées. Le mont le plus élevé (Saint-Nicolas) est plus haut que le Vésuve.
      Nous trouvions à Ischia une société très aimable, entre autres le général baron Salis; et le lendemain matin à six heures, nous partîmes au nombre de vingt personnes, toutes montées sur des ânes, pour aller dîner au mont Saint-Nicolas. On ne peut se faire une idée des chemins qu'il nous fallut prendre; les sentiers étaient des ravins profonds pleins d'énormes pierres noircies par le feu; et les hauteurs de ces ravins étant cultivées, cette terre fertile, près de cette terre désolée, offrait un contraste étrange. Nous suivîmes entre autres un chemin à pic rempli de laves grosses comme des maisons, qui ressemblait tout-à-fait au chemin de l'enfer, et cette superbe horreur nous conduisit dans un lieu de délices, sous des berceaux de vignes parfaitement cultivées, et près d'une très belle forêt de châtaigniers. Là, j'aperçus une seule petite habitation, que mon guide me dit être celle d'un ermite. L'ermite était absent; je m'assis sur son banc, et je découvris par une percée de la forêt, la mer et les îles Cyrènes, que la vapeur du matin entourait d'un ton bleuâtre. Je croyais faire un rêve enchanteur; je me disais: la poésie est née là! Il fallut m'arracher à ma ravissante contemplation, il nous restait encore à gravir bien autrement.
      Nous arrivâmes dans une espèce de désert, bordé de ravins si profonds, que je n'osais y plonger mes yeux, et mon maudit âne s'obstinait à marcher toujours sur le bord. Ne pouvant regarder en bas, je me mets à regarder en haut, et je vois la montagne que nous avions à gravir, toute couverte d'affreux nuages noirs. Il fallait pourtant traverser cela, au risque d'être étouffée cent fois: notez de plus que le chemin était à pic sur la mer, et qu'il ne s'y trouvait pas une seule habitation. Le coeur me bat encore quand j'y pense. Je suivis pourtant, non sans recommander mon ame à Dieu. Nous mîmes une heure et demie, marchant toujours, à traverser ces nuages. L'humidité était si grande, que nos vêtemens étaient trempés; on ne se voyait pas à quatre pieds, en sorte que je finis par perdre ma compagnie. On peut juger de l'effroi que j'éprouvais, quand j'entendis le son d'une petite cloche; je poussai un grand cri de joie, pensant bien que c'était celle de l'ermite chez lequel nous devions dîner. C'était elle, en effet, et l'on vint au devant de moi.
      Je trouvai toute ma société réunie dans l'ermitage, qui est situé sur la dernière pointe des rochers du mont Saint-Nicolas. Dans ce moment néanmoins, le brouillard était si épais, qu'il était impossible de rien voir; mais, presque aussitôt, les nuages se divisent, le brouillard se dissipe, et je me trouve sous un ciel pur. Je domine ces nuées qui m'avaient tant effrayée, je les vois descendre dans la mer que le soleil traçait en ligne d'opale et d'autres couleurs d'arc-en-ciel; quelques nuages argentés embellissaient ce coup d'oeil. On ne distinguait les barques qu'à leurs voiles blanches qui brillaient au soleil. Notre vue plongeait sur les villages d'Ischia; mais cette masse de rochers écrasait tellement de sa supériorité tout ce qui fait l'ambition des hommes, que les châteaux, les maisons, ressemblaient à de petits points blancs; quant aux individus, ils étaient invisibles: ce que c'est que de nous, mon Dieu!
      Nous étions à contempler ce magnifique spectacle, quand le général Salis vint nous avertir que le dîner était servi, nouvelle qui ne nous fut pas indifférente après tant de fatigues et de tribulations. Ce dîner qu'il nous donnait, pouvait se comparer à ceux de Lucullus; tout était recherché, rien n'y manquait, au point que nous eûmes des glaces pour finir. Il fallait voir l'étonnement des trois bons religieux qui habitaient ce rocher et qui profitaient de cet excellent repas; ils en gardèrent les restes, ce dont ils paraissaient fort contens.
      Après dîner, madame Silva et moi nous fîmes notre sieste en plein air sur des sacs d'orge renversés, où l'odeur des genêts et de mille fleurs nous embaumait. Puis, nous remontâmes sur nos ânes pour parcourir l'autre côté de l'île. Là, nous vîmes des vergers sans nombre, des sites très pittoresques, et ce chemin nous conduisit à notre habitation.
      Je voulus aller aussi à Poestum; quoique la distance de Naples ne soit que de vingt-cinq lieues, nous étions prévenus que le voyage est très fatigant, mais on ne tient pas au désir d'aller admirer des monumens qui ont trois ou quatre mille ans, quand ils se trouvent aussi près de vous. Des trois temples que l'on y voit, celui de Junon était encore alors bien conservé, au point qu'à l'extérieur il semblait être entier. Ce temple est noble, imposant, comme tout ce qu'ont fait les anciens, près desquels nous ne sommes que des pygmées. Aussi puis-je dire avoir été fort surprise à Pompeï que nous visitâmes ainsi qu'Herculanum, de la petitesse des maisons et du temple d'Isis. Il faut croire que la partie découverte était autrefois un faubourg.
      Je conduisis aussi ma fille à Portici, dans le muséum, beauté tout-à-fait unique dans le monde; mais tant d'écrivains l'ont si bien décrit, que je crois inutile d'en parler ici.
      Ces excursions et plusieurs autres ne m'empêchaient pas de travailler beaucoup à Naples. J'avais même entrepris tant de portraits que mon premier séjour dans cette ville a été de six mois, quoique je fusse arrivée dans l'intention d'y passer six semaines. L'ambassadeur de France, M. le baron de Talleyrand, vint m'annoncer un matin que la reine désirait que je fisse les portraits de ses deux filles aînées, ce que je commençai tout de suite. Sa Majesté s'apprêtait à partir pour Vienne où elle allait s'occuper de marier ces princesses. Je me souviens qu'à son retour elle me dit: «J'ai fait un heureux voyage; je viens de conclure deux mariages pour mes filles avec un grand bonheur.» L'aînée en effet épousa peu de temps après l'empereur d'Autriche, François II, et la seconde, qui se nommait Louise, le grand duc de Toscane. Cette dernière était fort laide, et tellement grimacière, que je ne voulais pas finir son portrait. Elle est morte quelques années après son mariage.
      Lorsque la reine fut partie, je peignis aussi le prince royal. L'heure de mes séances à la cour était midi, et pour m'y rendre il me fallait suivre le chemin de Chiaja, au moment de la plus grande chaleur. Les maisons qui sont bâties à gauche et qui font face à la mer, étant peintes en blanc pur, le soleil y donnait avec une telle force que j'en étais aveuglée. Pour sauver mes yeux j'imaginai de mettre un voile vert, ce que je n'avais vu faire encore à personne, et devait paraître assez singulier, car on n'en portait que de blancs ou de noirs; mais quelques jours après je vis quantité d'Anglaises m'imiter, et les voiles verts furent à la mode (11).
      À cette même époque je commençai le portrait de Paësiello. Tout en me donnant séance, il composait un morceau de musique, qu'on devait exécuter pour le retour de la reine, et j'étais charmée de cette circonstance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au moment de l'inspiration.
      J'avais quitté mon cher hôtel de Maroc, parce qu'après avoir admiré tout le jour il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'était impossible d'y fermer l'oeil. Les voitures allaient et venaient sans cesse sur le chemin de Chiaja jusqu'à la grotte de Pausilippe, où l'on fait souvent de mauvais soupers dans les cabarets. Ce bruit, que j'entendais toutes les nuits, me fit enfin déserter. J'allai m'établir dans un joli cazin baigné par la mer, dont les vagues venaient se briser sous mes fenêtres. J'étais enchantée; ce bruit rond et léger me berçait délicieusement; mais hélas! huit jours après il survint un orage affreux, une tempête si violente, que les vagues furieuses montaient jusque dans mon appartement. J'en étais inondée, et la crainte d'une récidive me fit quitter ce charmant cazin, à mon grand regret. À la vérité, entre le mur et cette maison, il y avait une place sur laquelle les voitures élégantes, les mêmes voitures qui m'empêchaient de dormir à Chiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle à Naples faire heure. Mais cela m'était peu incommode. Je me rappelle que le jour de mon départ la propriétaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais serré mon linge, et se mit à écrire mon nom sur toutes les planches; comme je lui demandai le motif de ce qu'elle faisait, elle me répondit gracieusement qu'elle était fière d'avoir logé madame Lebrun, et qu'elle voulait que tout le monde le sût.
      Après avoir quitté cette maison, j'allai en louer une tout près de la ville, et je m'y installai la veille de Noël. Dès le soir même, comme j'allais me mettre au lit, je suis tout à coup assourdie par des pétards sans nombre; les jeunes garçons qui les tiraient en jetaient dans ma cour, dans mes fenêtres; ce train-là dura trois jours et trois nuits. En outre, j'étais gelée dans cet appartement. Je faisais alors le portrait de Paësiello, qui soufflait dans ses doigts ainsi que moi; pour nous réchauffer, je fis faire du feu dans mon atelier; mais comme on s'occupe bien plus en Italie d'obtenir de la fraîcheur que de la chaleur, les cheminées sont si mal soignées que la fumée nous étouffait. Les yeux de Paësiello en pleuraient, les miens aussi; et je ne conçois pas comment j'ai pu finir son portrait.
      Paësiello, à cette époque, faisait les délices de l'Italie. J'allais fort souvent au grand Opéra, dans la loge de la comtesse Scawronski. J'assistai à la premier représentation de Nina, qui bien certainement est un chef-d'oeuvre; mais tel est l'effet de la première impression reçue, que la musique de Paësiello, toute belle qu'elle était, ne me faisait pas autant de plaisir que celle de Dalayrac; il faut dire aussi que madame Dugazon n'était point là pour jouer Nina. Le théâtre de Saint-Charles, où se donnait cet opéra et les autres, est, je crois, le plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouvée le jour de la fête de la reine; il était alors magnifiquement éclairé, totalement rempli de monde, et ce coup d'oeil me parut superbe. Je me souviens d'avoir ri ce jour-là d'une méprise assez plaisante. J'aperçus près de nous la baronne de Talleyrand, chez laquelle je n'avais pas été depuis quelque temps, et je voulus lui faire ma visite dans sa loge; la comtesse me dit alors: «Elle éprouve un grand chagrin, l'ambassadrice; elle a perdu Rigi.» Pensant qu'il s'agissait d'un ami, je me décide d'autant plus à l'aller trouver; j'y vais. Je suis en effet frappée du changement de son visage, et je lui vois un air si triste que je commence à croire qu'un de ses enfans est mort. Je lui dis donc combien je prenais part à son affliction, et lui demande si c'était l'aîné. À ces mots, malgré son chagrin, elle se mit à rire: c'était son chien qu'elle venait de perdre.
      Un de mes grands plaisirs était d'aller me promener sur le beau coteau de Pausilippe, sous lequel est placée la grotte du même nom, qui est un magnifique ouvrage d'un mille de longueur, et qu'on voit bien avoir été fait par les Romains. Cette côte de Pausilippe est couverte de maisons de campagne, de cazins, de prairies et de très beaux arbres, autour desquels des vignes s'entrelacent en guirlandes. C'est là qu'est placé le tombeau de Virgile, sur lequel on prétend qu'il pousse des lauriers; mais je n'en ai point vu. Les soirs j'allais sur les bords de la mer; j'y conduisais souvent ma fille, et nous y restions quelquefois assises ensemble jusqu'au lever de la lune, jouissant de ce bon air et de cette superbe vue, ce qui la reposait de ses études journalières; car j'avais résolu, tout en courant le monde, de soigner son éducation autant qu'il serait possible, et je lui avais donné à Naples des maîtres d'écriture, de géographie, d'italien, d'anglais et d'allemand. Elle préférait cette dernière langue à toutes les autres, et montrait dans ses diverses études une intelligence remarquable. Elle annonçait aussi quelques dispositions pour la peinture; mais sa récréation favorite était de composer des romans. Je la trouvais, en revenant de passer mes soirées dans le monde, une plume à la main, et une autre sur son bonnet; je l'obligeais alors à se mettre au lit; mais il n'était pas rare qu'elle se relevât la nuit pour achever un chapitre; et je me souviens très bien qu'à l'âge de neuf ans elle a écrit à Vienne un petit roman remarquable par les situations autant que par le style.
      Me trouvant en Italie, on imagine bien que je n'avais point négligé de lui donner un maître de musique. Je prenais moi-même des leçons de ce maître, qui montrait à merveille, mais qui était bien le plus grand poltron que j'aie rencontré de mes jours. Il nous entretenait sans cesse de ses frayeurs. Comme il ne venait chez moi qu'à sept heures du soir, il retournait chez lui à neuf, heure à laquelle tout le monde étant au spectacle, les rues de Naples sont fort désertes, sans excepter la rue de Tolède, qui, dans le jour, est la plus bruyante de toutes. Le pauvre homme me disait un soir: «J'ai eu terriblement peur hier; j'ai rencontré un homme dans la rue de Tolède; heureusement j'ai pris l'autre côté, et j'ai pressé le pas.» Deux jours après il revenait: «Dieu! que j'ai eu peur! je me suis trouvé avec deux hommes dans la rue de Tolède; je n'ai eu que le temps de passer au milieu et de m'enfuir à toutes jambes.» Enfin une autre fois il me dit: « J'ai eu bien plus peur vraiment, j'étais seul, tout seul, dans la rue de Tolède. »

(10) M. Lethière, qui a été directeur de l'Académie de Rome, il y a peu d'années, était venu alors à Naples pour y copier quelques tableaux, entre autres la Descente de croix de l'Espagnolet qui est à la Chartreuse et qu'il copia admirablement.

(11) Je me suis aussi très bien trouvé de mon voile vert à Pétersbourg, où la neige est si brillante qu'elle m'aurait fait perdre la vue.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835